
◊ ACTUALITEPeut-on davantage savoir qui est l’homme que nous avons en face, autrement dit, pouvez-vous nous dire un mot sur vous ?
Je suis chercheur en sciences sociales ou encore en socio-anthropologie. Je travaille et vis au Niger où je fais partie d’un Laboratoire de recherches en sciences sociales qu’on a monté il y a une dizaine d’années. C’est une structure qui a bien prospéré et essaye de faire prospérer la fonction de chercheur en Afrique où dans nombre de pays la recherche est souvent négligée. La seule chose qui intéresse les gens dans les universités c’est de chercher la consultance parce que ce n’est pas exactement les mêmes règles de jeu et encore moins le même sérieux qu’en recherche. Notre objectif aussi est de développer des pôles d’excellence de recherches en Afrique tel qu’on puisse jouer en première division internationale et pas en cinquième division locale.
Comment vous retrouvez- vous au Niger ?
C’est une biographie assez compliquée. Disons que je suis allé au Niger très jeune, quand j’étais étudiant. En 1965, j‘ai débarqué au Niger parce que mon directeur de thèse m’avait orienté vers la possibilité d’un emploi là-bas. J’ai travaillé et j’ai fait ma première thèse dans ce pays. Par la suite, ce pays m’a plu ; j’ai commencé à prendre des cours de langue locale et j’ai continué à y travailler. A partir de 1993, j’ai eu la nationalité nigérienne ; j’y suis jusqu’à maintenant et content d’y être.
Qu’est-ce qui vous amène au Cameroun et à Bafoussam ?
Je suis ici parce que des collègues et amis de Zenü Network m’ont demandé de venir. Ils m’avaient déjà invité une première fois en février 2011 pour un Colloque international sur la décentralisation puisque c’était un sujet d’intérêt commun. Nous avons pas mal travaillé au Niger sur la décentralisation, l’ensemble des pouvoirs locaux. On avait commencé avant la mise en œuvre de la décentralisation et continuons maintenant parce que c’est l’un de nos thèmes de recherche à côté de la gouvernance locale. A l’occasion de ce Colloque, on avait décidé de nouer d’autres collaborations et c’est dans ce cadre là que je suis venu parce qu’il y a un bon nombre de membres de Zenü Network qui voudraient développer aussi un peu de la recherche au sujet des communes. Comme notre expérience au Niger est relativement fournie sur ces sujets, nous avons pensé que nous pouvions nous mettre ensemble et mener le type de recherches que nous menons au Niger qui est essentiellement de la recherche qualitative. Ce type de recherche n’est pas très souvent mené de manière très sérieuse dans le pays et pourtant me semble complémentaire et indispensable par rapport aux autres types d’enquêtes.
Avec votre sensibilité de chercheur, qu’est-ce qui vous a le plus frappé lorsque vous avez débarqué au Cameroun ?
Les traces d’un système essentiellement bureaucratique, formel et autoritaire que nous avions connu en Afrique de l’Ouest sous le régime du parti unique et de dictature militaire et qui s’est quand même largement dissipé depuis les conférences nationales. Je trouve une sorte de machinerie administrative extrêmement tatillonne. On trouve encore des traces chez nous, mais quelque part ça s’est un peu arrangé depuis une quinzaine d’années. Je suis frappé par le fait que quand on va se déplacer avec un passeport c’est un peu bizarre. Au Niger et dans la CEDEAO nous circulons sans problème d’un pays à l’autre ; sans avoir besoin d’être détenteur d’une pièce d’identité. Ici il y a encore de petites complications pour avoir le visa à l’aéroport. Ce sont des choses qui ont disparu de l’Afrique de l’Ouest.
Comment trouvez-vous notre processus de décentralisa tion globalement ?
Quand je vois cela ici à Bafoussam, d’un point de vue développement des infrastructures économiques, on n’a pas les mêmes divisions au Niger parce qu’on est un peu plus pauvre et démunis. Je vois ici qu’il y a un peu plus de moyens et de ressources. Mais en même temps, dans la mise en œuvre sur le terrain, ça ne marche pas forcément beaucoup mieux. Avec beaucoup de ressources, j’ai parfois comme impression qu’il n’y a pas beaucoup de résultats dans un pays comme le Niger ou le Mali. L’une des choses qui est aussi frappante, c’est l’extension du phénomène de corruption. Au Niger aussi la corruption est partout, elle existe, mais ici, on a atteint des niveaux supérieurs.
Vous étiez dans une commune, Bamendjou, située en zone rurale. Alors quelle est votre perception d’une telle commune par rapport à ce que c’est qu’une commune au Niger ?
Les signes extérieurs d’une commune sont plus visibles ici. Les bâtiments sont plus grands, spacieux et modernes. Mais au-delà de la forme, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup plus de contenu qu’au Niger. Il y a une sorte de contraste entre l’apparence extérieure de la mairie et le fonctionnement, la qualité des services qu’elle offre aux citoyens. Comme au Niger, les partis politiques ont fait main basse sur les communes. Ce qui est aussi un problème, car comme chez nous, il y a peu de place dans les communes pour que les citoyens hors partis s’expriment. Il y a une sorte de captation de la décentralisation par les partis politiques. Une autre chose qui est frappante quand on vient du Niger, c’est l’importance des chefferies traditionnelles. Nous avons aussi des chefferies traditionnelles, mais elles n’ont pas la même importance et la même visibilité qu’ici. Sinon, elles sont confrontées aux mêmes problèmes. J’ai comme impression que les maires nigériens sont très peu aidés par l’Etat et j’observe que c’est la même chose ici. C’est-à-dire d’un côté une politique de la décentralisation, mais qui ne donne vraiment pas aux communes les moyens dont elles ont besoin ou bien qui sont nécessaires. Les politiques de soutien aux communes ne suivent pas. Ce sont là quelques points communs entre le Niger et le Cameroun.
Pensez-vous que la commune dans le contexte camerounais joue pleinement son rôle ?
Le fait communal existe en partie mais la commune apparait parfois comme une sorte de relais de l’Etat, le dernier échelon de l’Etat et non comme l’émanation des citoyens éventuellement pour contester ou suppléer à ce que l’Etat ne fait pas. Peut être que de ce côté-là, c’est un tout petit peu déséquilibré. Il y a forcément ces deux aspects de représentation de la puissance publique à la base et en même temps d’expression des citoyens et de porte voix pour eux. Mais peut être la première l’emporte beaucoup sur la deuxième et on souhaite que la deuxième se développe un peu plus.
Revenons à la recherche. Dans notre contexte, qu’est-ce que vous trouvez comme axe pertinent de recherche pour une organisation comme Zenü Network ?
Je trouve déjà très pertinent qu’une organisation qui est sur l’axe du développement accepte de faire de la recherche parce que c’est accepter de jouer un autre rôle. C’est aussi accepter d’avoir un regard critique et pratique sur l’ensemble des actions de développement. Dans le monde du développement, les gens sont plus en train de faire la publicité de leurs propres actions et c’est visible avec les différents partenaires techniques et financiers. Il y a aussi les agences de coopération et les ONG du Nord qui sont aussi en train vanter leurs propres mérites d’être leurs propres griots et de placer le drapeau un peu partout. Mais très souvent les organisations nationales font la même chose. Maintenant, hélas, on a des entreprises de promotion d’un petit groupe et tout ça dans une langue qui est comme la langue de bois, la langue des politiciens.
La langue des institutions de développement sont une variante de la langue des politiciens. C’est vrai que ce n’est pas la même chose, mais elles fonctionnent toujours comme des trucs à circuit fermé. Il y a peu de place pour la critique, la recherche, la remise en question et le doute. Pour faire de la recherche, si vous n’êtes pas critique, si vous n’avez pas de la distance, si vous n’êtes pas en train de douter et de vous poser vous-même des questions, ce sera un peu embêtant. Les institutions de développement n’aiment pas trop les questions gênantes, pas plus que les politiciens, bien sûr. Je trouve que la fonction de recherche c’est poser des questions gênantes mais sans polémique. La recherche n’est pas un parti politique et encore moins directement politique parce qu’on n’est pas partisan. Nous ne sommes pas des agitateurs, mais des gens qui essayent d’analyser les problèmes et le simple fait d’analyser les problèmes met souvent en porte à faux vis-à-vis des institutions qui n’aiment pas trop cela. La fonction de recherche est une fonction de veille afin d’éviter toute cette idéologie qui se déverse partout et empêche de voir la réalité telle qu’elle est et est vécue par les usagers des services publics, les habitants des communes et les citoyens. Cette réalité est un peu oubliée dans les institutions, on en parle beaucoup, et il revient aux chercheurs de présenter comment les choses se passent réellement. Est-ce que les services qui sont délivrés dans les communes sont de qualité, et s’ils ne sont pas de bonne qualité, il faut le dire.
Est-ce que vous entrevoyez des axes de collaboration entre votre laboratoire, le Lasdel et le Zenü Network ?
Nous souhaitons cette collaboration parce que ce sont des expériences dans des mondes différents. Vous au Zenü vous êtes du monde du développement, dans la gestion des projets. Nous sommes de l’autre bout, des chercheurs en sciences sociales. Dans les deux cas, je crois que nous sommes des institutions qui ont réussi à avoir leur propre dynamique nationale et qui sont capables de tenir tête aux institutions du Nord et aux bailleurs de fonds. On a pas mal de similarités dans nos dynamiques d’évolution même si on n’est pas les mêmes. Je pense qu’il y a un certain nombre d’aspects intéressants dans ce que fait Zenü Network au Cameroun et ce que fait Lasdel en Afrique de l’Ouest.
Je pense qu’on est assez singulier chacun dans le genre parce qu’il pas beaucoup de structures comme le Lasdel en Afrique de l’Ouest et encore moins comme Zenü Network au Cameroun et en Afrique Centrale. Le fait que Zenü Network veuille maintenant travailler dans le domaine de la recherche est tout à fait intéressant. On est d’accord pour trouver des formes de collaboration ou d’appui réciproques. Nous avons aussi souvent un problème parce qu’on aimerait bien que nos recherches soient utilisées pour des réformes. Nous on n’est pas capable de les transformer en actions parce que ce n’est pas notre compétence. On a besoin de trouver des moyens et d’aider à ce que nos travaux puissent avoir un impact sur la société, les dynamiques locales. On va réfléchir pour voir comment le Zenü Network pourra nous trouver des partenaires au Niger ou dans la sous-région qui puissent aussi aider dans ce passage à la transformation sociale. Zenü Network est lus dans la transformation sociale mais est consciente qu’il faudrait de la recherche pour l’appuyer. Je crois qu’il y a là une large base de collaboration entre les deux institutions.

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