Moundiaye Cisse « La Décentralisation n’a pas d’autres finalités que le développement local »
Les collectivités territoriales décentralisées n’ont pas encore une autonomie qu’elles méritent
Expert en Décentralisation, il a séjourné au Cameroun et évalue le processus en cours au Cameroun depuis le mois de janvier 2010.
Peut-on de prime abord savoir qui est monsieur Moundiaye Cisse ?
Comme vous le dites si bien, mon nom est Moundiaye Cisse, expert en Décentralisation et en gouvernance locale. Je coordonne une équipe d’animation d’Enda Graf Sahel Sénégal appelée 3D. Elle travaille sur la thématique Décentralisation, Droits humains et Développement local. Je coordonne également dans le cadre de cette équipe d’Enda Graf un vaste programme national qui s’appelle Programme de Décentralisation, gouvernance et transparence qui est mis en œuvre avec l’appui financier de l’Agence américaine pour le développement international.
Vous êtes au Cameroun, invité par Zenü Network, dans le cadre d’un séminaire atelier de formation des magistrats municipaux des communes de Mbouda, Bangangté et Nkongsamba 1er au sujet du processus de la Décentralisation et de la gouvernance locale…
Justement je suis au Cameroun dans le cadre de la formation des élus locaux sur la Décentralisation. Quand on m’a demandé de faire cette formation au Cameroun, ce que j’ai d’abord pu faire c’est d’essayer de comprendre davantage le processus de Décentralisation dans ce pays et pour me rendre compte que c’est un processus en cours et où il y a eu beaucoup d’activités de formation des élus locaux. La première des choses que je me suis dite c’est qu’il ne faudrait pas que ce soit une formation de plus, mais une formation qui apporte un plus à ces élus. Bref une forte valeur ajoutée à ce que ces élus locaux ont déjà eu comme formation. Au lieu de parler de formation j’ai parlé de regards croisés entre les deux systèmes.
Parce que je ne peux pas avoir la prétention de comprendre le système camerounais mieux que les Camerounais. Ce que je comprends très bien et parfaitement c’est le système sénégalais. De ce point de vue, je me suis dit que la formation doit être surtout une formation action où ce sera moins un transfert de connaissances à partir de moi vers les élus. Bref une formation où je vais susciter des discussions autour de certaines thématiques concernant le vécu des élus locaux. Dans ce genre d’approche, le formateur évoque juste les thèmes pour susciter les débats dans une perspective d’améliorer l’existant.
Dans un processus de Décentralisation comme c’est le cas actuellement au Cameroun, qu’est-ce que les populations doivent concrètement attendre des élus locaux et vice-versa ?
Je crois que dans la Décentralisation on ne doit pas voir les populations d’une part et les élus locaux de l’autre. Au niveau local on doit voir les différentes familles d’acteurs comme un groupe. Ils doivent être ensemble, réfléchir ensemble pour trouver des pistes de solutions aux problématiques du développement local. Parce qu’il ne faut pas l’oublier, la Décentralisation n’a pas d’autres finalités que le développement local. La Décentralisation n’a de sens que quand elle porte le développement local, et dans ce sens il faut un peu désagréger les rôles des uns et des autres. Je pense que ce que les populations peuvent être en droit d’attendre des élus locaux c’est la gestion rigoureuse et efficiente des ressources mises à leur disposition. Et c’est là où la problématique de transparence me semble fondamentale.
La transparence doit être prise en compte dans le processus de la Décentralisation ne serait ce que du fait de faire grandir les collectivités locales ou encore les collectivités territoriales décentralisées pour parler comme chez vous. Les populations sont en droit d’attendre des collectivités territoriales décentralisées, à travers les conseils mis en place, une gestion vraiment transparente et efficiente des ressources locales. Ça m’amène à parler de l’obligation de rendre compte qui est également un principe de gouvernance.
Là c’est la moindre des choses. Elles sont aussi en droit d’attendre des élus qu’ils règlent leurs problèmes c’est-à-dire prendre en charge leurs préoccupations quotidiennes. Le développement local, je le perçois en terme d’accès à un certain nombre de besoins fondamentaux. L’accès au logement, à la terre, à la santé, à la nourriture et à l’éducation. Les populations sont donc en droit d’attendre de leurs élus l’amélioration de leur cadre de vie. En retour ces élus doivent les impliquer dans le choix des priorités dans le processus de planifications locales.
Vous avez pris part ici à l’Ouest Cameroun à un atelier portant sur la sectorielle Décentralisation. La restitution d’une étude menée sur le terrain au sujet de la perception du processus. Quelle appréciation faites-vous d’une telle rencontre ?
Il y a deux leçons principales que je tire de cette rencontre. D’abord je tire de cette rencontre la conclusion selon laquelle au niveau du Cameroun il ya eu des avancées qui ont été faites entre 1974 et maintenant. Parce qu’en cette année là, quand on a amorcé la Décentralisation au Cameroun, les élections c’étaient avec le parti unique. Aujourd’hui ce sont des élections pluralistes et il y a des efforts en matière de transfert des compétences. Je me dis que c’est l’un des acquis considérables qu’il faut saluer. Mais il reste quand même beaucoup à faire parce que ce que j’ai pu constater, c’est qu’il y a encore une forte tutelle.
Les collectivités territoriales décentralisées n’ont pas encore une autonomie qu’elles méritent. Aujourd’hui avec l’existence des délégués du gouvernement, c’est un peu un goulot d’étranglement pour les collectivités locales. En tout cas, ça n’existe plus au Sénégal depuis 1990 et les Collectivités s’administrent librement et en toute autonomie. Il y a également la tutelle qui est très forte en terme de contrôle et d’encadrement. Je crois qu’on doit alléger la tutelle entre l’Etat à travers ses représentants que sont les sectorielles décentralisées de l’Etat et les collectivités territoriales décentralises.
Cette tutelle là n’encourage pas l’émergence d’un bon développement local. L’autre aspect c’est l’étude elle-même parce que là je parlais de la Décentralisation de manière générale. Pour ce qui est de cette étude (menée dans trois communes ; Ndlr) j’ai pu lire en diagonale le rapport et suivre la restitution. Il y a des efforts qui ont été faits et je félicite les consultants. Mais j’avoue que l’analyse est restée superficielle.
Quelles sont les manquements que vous y relevez ?
Il n’y a pas une analyse très approfondie de certaines thématiques et de certaines problématiques que pose aujourd’hui la Décentralisation au Cameroun. Je pense que l’équipe aurait pu insister sur un diagnostic sans complaisance du cadre législatif et règlementaire. Aujourd’hui l’étude ne donne pas assez d’éléments sur ce cadre pour définir les forces et les faiblesses. C’est dommage parce que le cadre législatif et règlementaire présente beaucoup de faiblesses. L’étude n’a pas pu faire également des propositions de cadre plus approprié. L’autre point que je trouve comme insuffisance dans cette étude c’est le diagnostic superficiel sur les rapports entre les différentes familles d’acteurs qui évoluent au niveau local.
Aujourd’hui on n’a pas besoin de séjourner pendant longtemps au Cameroun pour savoir qu’il y a des points de conflit de compétence, des problèmes de conflit entre acteurs de la Décentralisation. Entre les délégués du gouvernement et les élus il y a forcement des conflits à cause de la considération. Entre collectivités territoriales aussi il y a des problèmes ; entre la communauté urbaine et les communes d’arrondissements il y a des conflits de compétence. Ce sont des points que l’étude devrait faire ressortir nécessairement et faire des propositions dans le sens de l’amélioration. L’autre faiblesse c’est que je n’ai pas vu la force de la coopération décentralisée.
Quel est l’apport de la coopération décentralisée dans le processus de décentralisation au Cameroun ?
L’étude ne l’a pas abordé et je pense qu’ils vont le corriger. S’ils souhaitent que l’étude soit utile et serve aux acteurs de la Décentralisation, y compris des autres évoluant dans d’autres pays, l’idéal serait d’approfondir l’analyse sur ces thématiques là. Je m’attendais aussi à ce que l’étude fasse un inventaire des initiatives développées par les organisations de la société civile et les acteurs non étatiques dans la formulation des politiques publiques au niveau local. Ça a été fait de manière superficielle. Il y a aussi la problématique des chefferies traditionnelles dont l’étude n’a pas parlé alors qu’elle pouvait l’aborder en profondeur. C’est une bonne étude mais qui peut être améliorée. Je pense qu’au niveau de Zenü Network on va travailler pour finir cette étude ; et même nous si on nous envoi le rapport on pourra y apporter notre regard extérieur par rapport à ce processus là.

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